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— Salut, Verity ! fit l’ex-mari d’Auger. Pardon de débarquer comme ça, mais nos amis commençaient à se demander si tu étais toujours vivante.

Peter Auger était grand, et bronzé comme s’il revenait de bonnes vacances au soleil plutôt que d’une tournée diplomatique exténuante dans les États fédérés. Il portait un costume vert olive qui avait dû coûter une fortune, sur lequel tranchait une pochette en soie rouge vif, avec, au revers, l’épingle dorée, raffinée, du corps diplomatique. Ses yeux verts brillaient comme des émeraudes, illuminés par la fascination et l’amusement que lui inspiraient perpétuellement les choses et les gens qui l’entouraient.

— Bien sûr que je suis en vie, répondit hargneusement Auger. Mais je n’ai pas le droit de sortir de chez moi, par décision de justice, et ça complique un peu ma vie sociale.

— Tu sais ce que je veux dire. Tu ne réponds ni au téléphone ni aux p-mails, fit-il avec un geste en direction des cylindres qui s’accumulaient dans la corbeille de réception du tube pneumatique.

— J’essaie de remettre de l’ordre dans mes idées.

— Tu ne peux pas continuer comme ça. Tu veux offrir la vision d’une épave bredouillante quand tu te présenteras à l’audience préliminaire ? Il faut que tu sois forte. J’ai entendu dire que c’était pour la fin de la matinée ?

— C’est bien ça.

— Tu m’as l’air remarquablement détendue.

— Ce n’est qu’une formalité, une occasion pour les deux parties de se regarder en chiens de faïence. C’est plus la perspective du tribunal disciplinaire qui m’empêche de dormir.

Peter s’assit, croisa ses longues jambes et jeta un coup d’œil par la baie vitrée, admirant la vue de la Terre et, en surimpression sur le disque blanc, nacré, un proche secteur de Tanglewood.

— Ils sont en train de changer leurs plans, dit-il. Attends-toi à certaines surprises, surtout en ce moment. Ils aiment lancer des balles courbes traîtresses, surtout quand ils ont affaire à quelqu’un comme toi.

— Quoi, quelqu’un comme moi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Quelqu’un qui a l’échine trop raide pour se plier aux contraintes de l’autorité. Pour dire les choses aimablement. Il paraît que tu as même réussi à te mettre Caliskan à dos, l’an dernier. Ça, il faut le faire !

— Pff, tout ça parce que j’ai refusé de le laisser cosigner un article auquel il n’avait absolument pas contribué. Si ça lui posait un tel problème, il n’avait qu’à porter plainte.

— C’est Caliskan qui te paye, quand même.

— N’empêche que s’il veut être crédité il n’a qu’à mettre la main à la pâte.

Auger s’assit, tournant le dos à la baie vitrée, face à Peter, devant une table basse en bois brut sur laquelle était posé, en équilibre précaire, un vase noir contenant une douzaine de fleurs fanées.

— Je ne cherche pas spécialement à l’emmerder. Je m’entends bien avec DeForrest. Ce n’est pas comme si j’avais une aversion systématique pour l’autorité.

— Peut-être que Caliskan avait d’autres griefs à ton égard, répondit Peter.

De ce ton calme, cet air entendu qu’elle avait toujours trouvés aussi exaspérants que séduisants. Ça, pour faire du charme, il était doué. Si quelqu’un percevait en lui comme une sorte de vacuité, il la prenait généralement pour une insondable profondeur de caractère, comme quand on interprète mal un écho radar.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Tout ce que je veux dire, c’est que se faire des ennemis n’est pas le meilleur moyen de gravir les échelons dans sa carrière.

— Je ne me fais pas d’ennemis, protesta-t-elle. C’est juste que je n’aime pas qu’on me mette des bâtons dans les roues dans les domaines de recherche qui m’intéressent.

— C’était l’anniversaire de Paula, la semaine dernière.

— Je sais. Je suis désolée. Mais avec tout ça…

— « Tout ça » n’a rien à voir là-dedans. Le jour de son anniversaire, tu ne t’étais pas encore attiré ces ennuis, à Paris, poursuivit Peter de ce ton calme et compréhensif dont il ne se départait jamais, même quand il lui cherchait des poux dans la tête. Tu as une idée de l’impact que ce genre d’oubli peut avoir sur une enfant de neuf ans ?

— Je suis navrée, d’accord ? Je lui ai envoyé un p-mail, si ça peut te faire plaisir.

— Le problème n’est pas de me faire plaisir à moi, mais à ta fille.

Tout à coup, elle se sentit lamentable et honteuse.

— Je sais. Et merde ! Je foire tout. Je ne mérite pas d’être sa mère, exactement comme je ne méritais pas d’être ta femme !

— Je t’en prie, n’essaie pas de m’apitoyer. Je ne suis pas venu t’asticoter au sujet de Paula. C’est une gamine, elle s’en remettra. C’est juste que je me disais qu’un petit rappel à l’ordre s’imposait.

Auger se cacha le visage dans les mains. Elle avait tenu bon pendant cinq jours, mais là les digues étaient rompues. Était-elle désolée pour sa fille, ou pour elle-même ? Elle n’avait même pas particulièrement envie de le savoir.

— Alors, pourquoi es-tu venu ? marmonna-t-elle entre deux sanglots.

— Pour voir comment tu encaissais le coup.

Elle riva sur lui ses yeux rougis, gonflés par les larmes, et le foudroya du regard.

— Absolument foutument formidablement bien, comme tu vois.

Il y eut un swoush suivi d’un plop ! et un nouveau tube à message tomba dans la boîte de réception, sur les autres. Auger n’y jeta même pas un coup d’œil. Comme tous ceux qui étaient déjà arrivés au cours des derniers jours, elle était sûre qu’il venait d’un railleur anonyme. Pourquoi lui envoyer des plans de Paris, sinon pour lui mettre le nez dans son caca ?

— L’autre raison pour laquelle je suis venu, reprit Peter après une pause pleine de dignité, c’était pour te proposer mon aide. Je pourrais peut-être tirer quelques ficelles.

— Faire intervenir tes nouveaux amis haut placés ?

— Il n’y a pas de honte à avoir des relations en politique, rétorqua hautement Peter.

— Comment c’était ? demanda-t-elle d’une voix qui lui parut frêle et distante, même à ses propres oreilles.

— C’était un sacré voyage.

— Pour un peu, je t’envierais.

Peter était souvent allé, dans le cadre de ses missions diplomatiques, dans les territoires contrôlés par la Fédération, aux confins du système solaire, mais sa dernière mission l’avait emmené beaucoup plus loin dans les profondeurs de la galaxie, via l’hyperweb.

— Tu aurais adoré ça, dit Peter. Évidemment, il y a eu des moments absolument terrifiants… Mais je pense que ça en valait la peine.

— J’espère que tu as fait preuve de l’humilité et de la révérence appropriées, dit Auger.

— Ce n’était pas du tout ça. Ils avaient l’air sincèrement ravis d’avoir quelqu’un à qui montrer tout ça.

— Ben tiens ! Je serais moins sceptique si je pensais que ce qui les intéresse vraiment c’est notre coopération.

— Parce que tu n’y crois pas ?

— Tu as lu les petits caractères du contrat ? On a accès à l’hyperweb, dans des conditions très strictes et restrictives, pas besoin de le préciser, en échange de quoi ils ont accès à la Terre… selon leurs propres conditions, aussi, bizarrement.

— Je n’ai pas tout à fait le même point de vue. Je ne vois pas pourquoi ils ne devraient rien retirer de l’échange. Bon sang ! Ils mettent la galaxie tout entière à nos pieds. La Terre, une Terre glacée, inhabitable, dangereuse… ça semble être un faible prix à payer, en échange. Et ce n’est pas comme si nous leur livrions la planète entière sur un plateau.

— Donne-leur un doigt et ils te prendront tout le bras.

Peter fronça les sourcils comme s’il essayait de se débarrasser d’un mal de tête.

— Au moins, nous aurons gagné quelque chose. Ce qu’il faut bien comprendre, maintenant plus que jamais, c’est que les Slashers ne constituent pas un bloc politique uni, même si ça nous arrange de voir la situation sous cet éclairage. En tout cas, ce n’est assurément pas comme ça qu’ils voient la Fédération. Pour eux, c’est une alliance informelle, évolutive, d’intérêts progressistes, chacun ayant une vision particulière de la meilleure façon de traiter avec la Terre. Ce n’est un secret pour personne que certaines factions, au sein de la Fédération, privilégieraient une politique plus agressive.

Un petit frisson parcourut Auger.

— Qui se traduirait comment ?

— Allons ! Ils ont très envie de la Terre, surtout maintenant qu’ils peuvent envisager une stratégie claire pour éliminer les furies et initier la terraformation. Tout ce qui les en empêche, en toute honnêteté, c’est nous et nos alliés slashers plus modérés. Le pragmatique qui est en moi dit que nous devrions trouver un accord avec les modérés pendant que c’est encore possible.

— Par « pragmatique », prière de comprendre « cynique au cœur de pierre », rectifia Auger, ce qu’elle regretta aussitôt, sachant que ce n’était pas juste. Pardon, Peter. Écoute, je sais que tu es animé des meilleures intentions du monde, et une partie de ce que tu dis a peut-être un sens, même dévoyé, mais ça ne veut pas dire que ça me plaît.

— Que ça te plaise ou non, la coopération avec la Fédération est la seule façon d’arriver à un résultat.

— Peut-être, rétorqua Auger, mais s’ils veulent prendre pied sur la Terre, il faudra qu’ils me passent sur le corps !

Peter lui lança son sourire exaspérant.

— Écoute, je déteste me retrouver dans le rôle du porteur de mauvaises nouvelles, mais quand ce tribunal se mettra en branle, tu te retrouveras face à un témoin de l’accusation extrêmement crédible. C’est pour ça que je t’offre toute mon aide.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Quel témoin de l’accusation ?

— La fille. Cassandra.

— Quoi ? fit Auger avec intensité, les paupières étrécies. Que sais-tu que j’ignore à son sujet ?

— C’est une Fédérée. Avec ses faux airs de petite jeune fille, elle est complètement adulte, avec des facultés adultes, et le caractère implacable d’une adulte.

Auger secoua la tête.

— Non. Ce n’est pas possible.

Et puis elle repensa à l’étrange réaction de la fille, après l’incident de Paris, à l’agilité intellectuelle, l’âpreté avec lesquelles elle avait défendu la collaboration avec les Slashers. Et, enfin, au mince fuselage bleu cobalt du vaisseau spatial slasher amarré aux Antiquités.

— Oh que si, répondit Peter.

Il commença à essayer d’arranger les fleurs fanées dans le vase, en fronçant un sourcil réprobateur.

— Enfin, merde ! Comment a-t-elle réussi à franchir nos barrières de sécurité ?

— Elle ne s’est pas faufilée clandestinement. Sa présence sur ton champ de fouilles était validée par les autorités.

— Et personne n’avait pensé à me le dire ?!

— Sa présence était une question très sensible. Si la situation n’avait pas si mal tourné, personne ne l’aurait su.

— Et maintenant ils vont tout faire éclater au grand jour dans un tribunal ?

— Ils ont décidé que faire témoigner Cassandra était exactement le geste à faire pour resserrer les liens avec les Slashers modérés. Ça prouvera que nous leur faisons confiance pour jouer un rôle actif dans notre processus judiciaire.

— Même si ça implique de me sacrifier au passage ?

Peter étendit devant lui des mains aux ongles soigneusement manucurés.

— Je t’ai dit que je ferais tout mon possible. Officiellement, je n’aurais même pas dû te mettre au courant.

— Comment l’as-tu appris ?

Il préleva deux fleurs séchées dans le bouquet et les déposa côte à côte sur la table, comme des soldats abattus.

— Tu vois que tous les contacts politiques ne sont pas forcément néfastes. Si Caliskan te proposait un accord, est-ce que tu l’accepterais ?

— Quel genre d’accord ?

— Ce n’était qu’une idée comme ça. Je ferais mieux d’y aller. De toute façon, ce n’était probablement pas une bonne idée de venir ici.

Il se releva, lissa le pli de son pantalon.

— J’imagine que je devrais te remercier ?

— Tu ne vas pas rompre pour si peu les habitudes de toute une vie.

— Je regrette pour l’anniversaire de Paula. Je me rattraperai. Dis-lui ça, tu veux bien ? Et dis à Andrew que je l’aime. Ne leur laisse pas croire que je suis une mauvaise mère.

— Tu n’es pas une mauvaise mère, dit Peter. Tu n’es même pas une mauvaise personne. C’est juste que cette planète… cette ville… Paris a envahi toute ta vie. Tu te laisses posséder comme par un amant jaloux. Tu sais, je crois que j’aurais mieux géré tout ça si tu avais vraiment eu une liaison.

— Si je ne m’occupe pas de Paris, personne ne le fera.

— Est-ce que ça vaut de perdre un mariage et l’amour de deux enfants ? Non, ne réponds pas, reprit Peter en lui tendant la main. Mais réfléchis-y. Pour nous deux, il est trop tard.

La plate certitude de cette déclaration la prit un peu de court.

— C’est ce que tu crois ?

— Évidemment. La meilleure preuve en est que nous arrivons à avoir cette conversation sans nous lancer des assiettes à la tête.

— Tu as peut-être raison…

— Enfin, pense aux enfants, poursuivit Peter. Au tribunal, n’hésite pas à faire preuve d’humilité. Dis la vérité, dis que tu as fait des erreurs et que tu regrettes. Et tu devrais avoir un espoir de sortir d’ici.

— Et de conserver mon travail ?

— Je ne te promets pas de miracles.

Elle se leva et prit la main qu’il lui tendait, sentant comment elle s’emboîtait bien dans la sienne avec une familiarité qui lui brisa le cœur, comme s’ils avaient été sculptés l’un pour l’autre.

— Je ferai de mon mieux, dit Auger. J’ai trop de travail en perspective. Je ne vais pas me laisser baiser par ces salauds juste pour leur permettre d’exprimer une prise de position politique.

— C’est la bonne attitude, répondit Peter. Mais rappelle-toi ce que je t’ai dit : de l’humilité, d’accord ?

— Je tâcherai de m’en souvenir.

Sitôt qu’il fut sorti, elle emporta le vase dans la cuisine et flanqua les fleurs fanées dans le vide-ordures.

 

— Verity Auger… Veuillez venir à la barre, s’il vous plaît.

L’audience préliminaire avait lieu dans une salle monumentale au plafond voûté, dans une partie des Antiquités où elle n’avait jamais mis les pieds et pourtant située à une courte distance – effectuée sous bonne escorte – de son appartement. Sur tout le tour de la salle, de grandes fresques photographiques représentaient la Terre d’avant le Nanocauste.

— Allons-y, dit la présidente en s’adressant à Auger depuis une estrade surélevée, devant un fond constitué par le drapeau des EUPT, les États-Unis de ProxyTerre. D’après l’enquête préliminaire diligentée par ce comité disciplinaire spécial, l’opération que vous avez dirigée à Paris a provoqué la mort de l’étudiant Sébastian Nerval…

Auger fut la seule à ne pas se tourner pour regarder le garçon allongé dans un lit de convalescence vertical, entouré par un halo de délicates machines de fabrication slasher, qui vibrionnaient autour de son crâne comme autant d’anges gardiens.

— Objection ! fit l’avocat de la défense que les Antiquités avaient fourni à Auger. Cet étudiant étant présent dans la salle, on ne peut pas dire qu’il est « mort » au sens strict du terme.

— Objection rejetée. La loi ne fait pas de distinction entre la mort temporaire et la mort définitive, rétorqua la présidente d’un ton las, comme si elle avait souvent débité cette réplique. Le garçon n’a survécu que grâce à l’intervention médicale des États fédérés. Comme on ne peut normalement compter dessus, le tribunal ne prendra pas cet argument en considération.

L’avocat avait une tête de taupe, toute ronde, et ses lunettes, tout aussi rondes, aux gros verres de myope, ne faisaient rien pour dissiper la ressemblance.

— N’empêche que les faits sont là : il n’est pas mort.

— Objection rejetée, répéta la présidente. Et, si je puis me permettre une suggestion, vous feriez mieux de vous familiariser avec les principes fondamentaux de la loi des États-Unis de ProxyTerre avant de remettre les pieds dans un tribunal.

L’avocat fourragea dans ses papiers comme s’il cherchait une jurisprudence oubliée qui lui donnerait raison. Auger regardait les papiers tomber de son bureau sur ses genoux et se répandre par terre. Il se pencha pour les ramasser et cogna ses lunettes contre le bord du plateau.

La présidente l’ignora ostensiblement et se tourna vers la femme assise à la droite d’Auger.

— Cassandra… c’est le nom par lequel vous souhaitez être appelée, c’est bien ça ?

— Le nom que je préfère est…

Elle ouvrit la bouche et émit un trille complexe, liquide, une séquence rapide de trémolos et de vibratos. Le génie génétique avait doté tous les citoyens de la Fédération d’un organe servant à émettre des sons vocaux calqué sur le syrinx des oiseaux, ainsi que du circuit neural nécessaire pour générer et décoder les sons produits par cet organe. Comme il faisait maintenant partie de leur génome, les Slashers conserveraient cette faculté de communication rapide même s’ils subissaient un nouvel Oubli, ou toute autre catastrophe technologique.

Cassandra eut un sourire attristé.

— Enfin, Cassandra fera l’affaire pour le moment.

— Assurément, fit la présidente, en faisant écho à son sourire. D’abord, je tiens à vous remercier, au nom des Antiquités et des autorités des États-Unis de ProxyTerre, d’avoir pris le temps de revenir à Tanglewood, surtout dans ces pénibles circonstances.

— Pas de problème, répondit Cassandra.

Ayant renoncé à son déguisement, elle avait maintenant bien l’air de ce qu’elle était : une citoyenne des États fédérés. Ses caractéristiques physiques essentielles n’avaient pas changé : c’était toujours une petite fille à l’air réservé, avec une frange de cheveux noirs et l’expression boudeuse de quelqu’un qui a l’habitude de se faire rembarrer. Mais, pour l’instant, elle était environnée par un nuage grouillant de machines autonomes dont le mouvement incessant brouillait les contours de son corps et de son esprit. Comme tous les Slashers, elle était infestée par une multitude de machines invisibles à l’œil nu : de lointaines parentes des furies microscopiques qui se déchaînaient encore à la surface de la Terre. Elle portait une tenue blanche, unie, à la coupe austère, mais les machines formaient une sorte d’armure mouvante autour d’elle, un halo métallisé, aux bords argentés, étincelants. Certains éléments s’étaient sûrement déjà détachés du nuage principal pour améliorer sa vision générale de la salle et de ses occupants. Il était tout à fait possible que certaines de ces machines se soient même infiltrées dans les membres de l’assistance, pour espionner leurs pensées.

— Vous êtes à l’heure actuelle, reprit la présidente, le seul témoin à la disposition de la justice. Peut-être, quand le garçon aura réappris le langage…

— S’il le réapprend, rectifia Cassandra. Rien ne prouve que nos techniques nous permettront de reconstituer le câblage neural qui assure la fonction langagière.

— On verra bien, reprit la présidente. Entre-temps, nous vous avons, vous, et nous avons les bobines de film récupérées dans le crawleur.

— Et le témoignage de Verity, ajouta Cassandra en fixant Auger de son regard inexpressif, depuis son nuage de machines scintillantes. Vous avez aussi cela.

— En effet. Malheureusement, il a plutôt tendance à contredire le vôtre.

La fille cilla, puis haussa les épaules.

— Quel dommage.

— En effet, acquiesça la présidente. D’après Auger, le site des Champs-Élysées aurait été sécurisé pour des équipes humaines. N’est-ce pas le cas ?

— Je crois, Votre Honneur, que vous avez lu ma déclaration, répondit Auger.

La présidente jeta un coup d’œil à ses notes.

— L’analyse des films montre que le site de fouilles n’était pas marqué comme sécurisé pour des visiteurs humains.

— Les marques sont souvent trop indistinctes pour être décelables, répondit Auger. Les excavateurs les matérialisent à l’aide de colorants parce que les transpondeurs ne tiennent pas le coup, mais les teintures ne résistent pas longtemps non plus.

— Les enregistrements confirment que la caverne n’avait jamais été sécurisée, répéta la présidente.

— Les enregistrements sont souvent obsolètes.

— Ce n’est pas une raison suffisante pour foncer tête baissée dans une caverne souterraine.

— Avec tout le respect que je vous dois, personne n’a foncé tête baissée où que ce soit. C’est une expédition qui a été menée avec toute la prudence nécessaire, et qui a malheureusement mal tourné.

— Ce n’est pas ce que prétend Cassandra.

— Non ? fit Auger en essayant vainement de déchiffrer l’expression de la Slasher.

Elle avait encore du mal à s’adapter au fait que ce n’était pas une enfant mais une adulte qui avait adopté une silhouette enfantine, aussi intelligente et ambitieuse qu’elle, sinon plus.

— À en croire Cassandra, les risques étaient prévisibles depuis le départ, répondit la présidente, et vous les avez sciemment ignorés. Les bandes de l’intérieur de la cabine, du moins ce que nous avons réussi à en retrouver, semblent appuyer ses dires. Vous êtes descendue dans ce trou, Auger, alors que vous aviez la charge de deux enfants vulnérables…

— Je vous demande pardon, Votre Honneur : un enfant et une petite merdeuse qui ment comme elle respire. J’aurais dû être informée que nous avions une Slasher parmi nous. Du reste, les nuées le savaient. Elles l’avaient flairée.

— Contrôlez vos paroles, l’avertit la présidente. Ce n’est peut-être qu’une audience préliminaire, mais je pourrais déjà vous faire accuser d’outrage à la cour.

— Allez-y. Ça pourrait nous faire gagner du temps.

Auger se pencha à la barre, les poings crispés sur la rampe de bois. L’espace d’un instant, elle avait vraiment essayé de jouer le jeu, comme Peter le lui avait conseillé, avec honnêteté et humilité. D’ailleurs, à cet instant précis, elle le vit, derrière la paroi de verre de l’étroite galerie d’observation, secouer la tête et se détourner pour quitter la salle d’audience.

— Je ferai, pour cette fois, comme si je n’avais rien entendu, dit la présidente. Mais puis-je tenir pour acquis que vous n’avez pas changé de position depuis que vous avez remis votre déclaration écrite ?

— Vous pouvez, répondit Auger.

— Très bien. Nous procéderons à l’audition disciplinaire dans cinq jours à compter d’aujourd’hui. Auger, je suppose que je n’ai pas besoin de vous rappeler la gravité de l’incident ?

— Non, madame la présidente. C’est inutile.

La présidente frappa un coup de marteau.

— L’audience est levée.

 

Auger roula la lettre à sa fille et fit sauter le bouchon de plastique de l’un des cylindres en attente. Une carte en papier en jaillit et se déplia toute seule. Elle l’ignora, glissa la lettre roulée dans le cylindre maintenant vide, le reboucha et composa un code : l’adresse de Peter dans un secteur de Tanglewood. Le cylindre s’éclipsa et fila dans la complexité déconcertante du réseau pneumatique. Malgré les aléas du dispatching, Paula avait de bonnes chances de le recevoir d’ici quelques heures à peine. Mais quand on avait déjà plus d’une semaine de retard pour souhaiter un anniversaire, Auger se dit que ce n’étaient pas quelques heures de plus ou de moins qui changeraient la face du problème, même pour une enfant de neuf ans.

Quelque chose attira son regard.

La carte du cylindre. Elle l’étala soigneusement, intriguée par un détail… manquant. Où était le Périphérique ? L’anneau autoroutier, avec ses tronçons surélevés et couverts, qui entourait Paris comme des douves grises de béton précontraint ? Même sous la glace qui recouvrait la ville, le Périphérique était encore une caractéristique importante du paysage. C’était là que les Antiquités avaient érigé la haute barrière blindée destinée à la fois à retenir la glace et à prévenir les incursions des furies. Au-delà du Périphérique, les machines mutantes, sous leurs myriades de formes, régnaient en maîtresses absolues. Les expéditions de terrain hors de cette limite étaient encore plus dangereuses que celle qu’Auger avait entreprise.

Or, sur cette carte, il n’y avait pas de Périphérique. À l’époque du Nanocauste, il existait déjà depuis plus d’une centaine d’années ; reconstruit, redressé, élargi et doté de systèmes de guidage pour gérer le trafic automatisé, mais toujours reconnaissable, bordé de bâtiments et d’obstacles qui l’empêchaient de changer trop radicalement. Sur les quelques cartes en papier qu’Auger avait eu l’occasion de tenir entre ses mains ou d’examiner, le Périphérique était toujours là : il faisait autant partie du paysage parisien que la Seine, ou ses nombreux jardins et cimetières.

Alors, pourquoi n’était-il pas sur la carte ?

Avec un mélange de curiosité et de méfiance, elle retourna la carte et chercha la date d’impression. Sur la couverture, tout en bas, figuraient une minuscule indication de copyright et une date : 1959. La carte avait été imprimée plus d’un siècle avant la fin ; avant même l’achèvement du Périphérique. Il était assez étrange qu’il n’y figure pas, qu’il n’y ait même pas d’indication des tronçons inachevés, ou le tracé fantomatique, en pointillés, de son futur emplacement – mais peut-être la carte était-elle déjà démodée lorsqu’elle avait été imprimée.

Pourquoi quelqu’un lui envoyait-il un fac-similé sans intérêt ? Si son intention était de lui rappeler ce qui était arrivé sous les Champs-Élysées, il y avait d’autres façons moins détournées d’y arriver.

En réexaminant la carte, elle eut une impression étrange, la sensation qu’il y avait là une autre anomalie, un détail insolite sur lequel elle ne parvenait pas vraiment à mettre le doigt… mais elle refusait de se laisser entraîner plus avant dans les jeux pervers d’un esprit dérangé. Elle replia la carte et la remit dans un tube, s’apprêtant à la renvoyer n’importe où, au hasard.

— Je n’ai vraiment pas besoin de ça, marmonna-t-elle.

C’est alors qu’on frappa à la porte. Peter ? Non, le coup frappé était trop sec, trop anonyme pour être le sien. Elle songea à ignorer le visiteur, mais si c’était un représentant des Autorités, il trouverait tôt ou tard le moyen d’entrer chez elle, alors… Et s’il lui apportait des nouvelles du tribunal, elle préférait en prendre connaissance tout de suite.

Elle ouvrit la porte.

— Oui ?

Ils étaient deux, jeunes, un homme et une femme. Ils portaient des costumes sombres, d’allure très officielle, sur lesquels tranchaient des cols blancs, raides. Ils avaient des cheveux blonds coiffés en vagues bien ordonnées, maintenues par du gel, comme s’ils étaient frère et sœur. Il émanait d’eux une tension perceptible, l’énergie de deux ressorts bandés. Ils étaient dangereux, efficaces, et ils tenaient à le lui faire sentir.

— Verity Auger ? demanda la femme.

— Vous savez très bien qui je suis.

La femme lui fourra sous le nez un badge brillant, avec des parties métallisées et des incrustations d’hologrammes. Sous les étoiles et les bandes des EUPT, une photo de la tête et du buste de la femme effectua une rotation de trois cent soixante degrés.

— Département de la Sécurité. Je suis l’agent Ringsted, et voici l’agent Molinella. Je vais vous demander de nous accompagner.

— J’ai encore cinq jours devant moi avant le procès, répondit Auger.

— Vous avez cinq minutes devant vous, rétorqua Ringsted. Ça vous suffira pour vous préparer ?

— Attendez, fit Auger, peu disposée à céder. Le tribunal censé statuer sur mon sort dépend des Antiquités. Il se peut que j’aie merdé, en bas – ça ne veut pas dire que j’avoue, attention ! –, mais même dans ce cas je ne vois pas en quoi la Sécurité serait concernée. Je pensais que votre mission était de protéger les intérêts de la communauté tout entière. Vous n’avez rien de mieux à faire que de perdre votre temps à me compliquer la vie ?

— Vous savez que les Transgressions s’intéressent à votre affaire ? demanda Ringsted. Ce qui se passe, c’est qu’elles veulent votre peau. Elles trouvent que les procédures sont trop laxistes. Trop de gens s’imaginent qu’ils peuvent faire la java sur Terre sans réfléchir aux conséquences.

Molinella hocha la tête en signe d’assentiment.

— Les Transgressions aimeraient envoyer un signal aux amateurs, et une condamnation pénale et une peine sévère tomberaient à pic.

— Par « peine sévère », vous entendez le genre de sanction qui se solde par une inscription à la rubrique nécrologique ? demanda Auger d’un ton caustique.

— Vous avez saisi l’idée, répondit Ringsted. En réalité, à ce stade, il se pourrait que vous préfériez avoir affaire à la Sécurité plutôt qu’aux Transgressions.

— Vous n’êtes pas censés travailler pour le même gouvernement ?

— Théoriquement, concéda Ringsted, comme si cette idée venait seulement de lui apparaître.

— C’est complètement surréaliste. Qu’attendez-vous de moi ?

— Venez avec nous, répondit Ringsted. Un vaisseau nous attend.

— Avant que j’oublie…, fit Molinella. Apportez les plans.

 

Le vaisseau était une navette banalisée, d’allure efficace. L’appareil partit du dock le plus proche de chez Auger et coupa à travers le trafic local selon le genre de trajectoire express qui exigeait des autorisations gouvernementales au plus haut niveau. Ils louvoyèrent bientôt à travers les faubourgs environnants en frôlant dangereusement la zone d’exclusion entourant la Terre. Ils prenaient manifestement un raccourci pour arriver de l’autre côté de Tanglewood, et non la trajectoire plus longue, moins gourmande en énergie, qui l’aurait contournée.

Lorsque Auger se retrouva seule – les agents avaient pris place à l’avant, avec l’équipage, la laissant seule dans la cabine passager –, elle prit le plan qu’elle avait emporté pour le voyage. Elle l’avait fourré dans sa veste après l’avoir roulé et remis dans son tube. Une impulsion contradictoire l’avait amenée à s’abstenir de prendre les autres, bien qu’on lui eût dit de le faire, mais ce plan particulier – le dernier arrivé chez elle, et le seul qu’elle ait convenablement examiné – excitait sa curiosité. Il lui avait tout d’abord fait l’effet d’un aiguillon, mais elle commençait à présent à se demander s’il n’avait pas un autre but. Elle le réexamina pour s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée la première fois. Mais non, c’était bien là : les mêmes couleurs passées, la même absence du Périphérique, la même date de copyright et la même impression insolite qu’il y avait un détail qui n’était pas tel qu’il aurait dû être. Elle scruta la carte, la tournant et la retournant dans tous les sens, dans l’espoir que le détail qui la troublait allait lui apparaître. Dans le calme de son bureau, elle l’aurait identifié en quelques minutes d’examen patient et attentif. Mais alors que la navette virait sur l’aile et accélérait, ses pensées n’arrêtaient pas de dérailler. Elle était au moins aussi anxieuse de savoir où on l’emmenait que de résoudre l’énigme de la carte.

Puis la navette commença sa décélération et amorça la manœuvre d’approche finale. Les vastes structures de Tanglewood se profilèrent à travers les petits hublots. Elle vit de gigantesques roues à rayons, certaines partielles, des sphères et des cylindres, tous reliés comme autant de symboles d’un langage étrange – étranger. L’architecture de base n’avait rien d’inhabituel selon les critères de Tanglewood, mais elle ne reconnaissait pas le district. Les habitats étaient très sombres et très vieux, englués comme dans un tissu cicatriciel, au fil de nombreuses strates d’agrandissement et de réorganisation. Seul un léger saupoudrage de petites fenêtres dorées suggérait une présence humaine. Auger se raidit : on aurait dit une sorte de quartier de haute sécurité, ou un complexe psychiatrique.

Dans une section particulièrement sombre d’une des sphères, une petite porte s’ouvrit, encadrée par des flashes d’approche rouges et blancs. La navette se dirigea vers cette petite ouverture. Auger crispa ses mains moites sur la carte, l’encre commençant à maculer ses doigts. Elle la replia et la remit dans sa veste, en essayant d’empêcher ses mains de trembler.

La navette s’amarra et les agents l’escortèrent à travers le sas dans un labyrinthe de corridors noirs et froids, qui s’enfonçaient dans les profondeurs de la sphère en faisant des tours et des détours.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle. Quel est cet endroit ?

— Vous avez entendu parler de la Sécurité, répondit Molinella. Bienvenue aux Contingences, notre sœur la plus ancienne, la plus secrète et la plus manipulatrice.

— Il n’existe rien de tel.

— C’est précisément l’idée.

Ils la conduisirent à travers une série de barrages et de portails sécurisés, dont l’un était muni d’un gros cyberserpent de construction slasher, marqué du A barré d’une croix qui voulait dire qu’il ne répondait pas aux lois de la robotique édictées par Asimov. Auger sentit sa nuque la picoter alors que le robot l’étudiait.

Derrière la zone de sécurité, un court couloir donnait sur une porte entrebâillée de quelques centimètres, d’où un éventail de lumière orange venait réchauffer le caillebotis noir du sol. Un planton armé, portant de grosses lunettes, les regarda approcher. Des bruits sortaient par la porte : des raclements et des grattements stridents, à faire grincer des dents. Les sons avaient une régularité et une structure, au point qu’Auger les identifia comme étant de la musique, même si elle eût été bien incapable de dire de quel genre. Elle serra les mâchoires, bien déterminée à ne pas se laisser déstabiliser.

Le planton s’effaça et lui fit signe de passer. Elle remarqua qu’il avait des écouteurs sous son casque. Molinella et Ringsted restèrent en retrait, la laissant entrer seule dans la pièce.

Auger poussa la porte, recevant de plein fouet l’affreuse cacophonie, et se retrouva dans une salle sans fenêtres où son appartement aurait tenu tout entier, et beaucoup plus luxueusement meublée. En fait, on eût dit une reconstitution d’un salon du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle, une sorte de cabinet de curiosités. Derrière un bureau énorme, un homme d’un certain âge, qui tournait le dos à la porte, paraissait profondément absorbé. Il portait une veste d’intérieur de satin violet, et ses cheveux blancs, argentés, retombaient sur son col. Ses mains s’affairaient sur un instrument qu’il tenait crispé sous son menton. De l’une, il appuyait sur les cordes avec ses doigts tandis que l’autre les sciait avec un long arc de bois. Tout le corps de l’homme se balançait en synchronisme avec les bruits qu’il produisait.

Et qui étaient littéralement terrifiants. Auger fut prise d’une nausée encore légère, mais qui allait en empirant, et s’efforça d’y résister. L’homme lui rappelait quelqu’un, quelqu’un qu’elle connaissait bien, mais dans un contexte radicalement différent.

Alors, sentant sa présence, il se retourna et abandonna sa musique, laissant l’archet s’immobiliser dans un raclement.

Thomas Caliskan : le Musicien. Le responsable des Antiquités, l’homme dont elle s’était récemment fait un ennemi personnel en lui refusant de cosigner un de ses articles.

Il posa son violon sur le bureau.

— Salut, Verity. Trop aimable de vous être déplacée.

La pluie du siècle
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